Doris LESSING - Le Carnet d’or
1962
À quatre-vingt-huit printemps, comme la foule de journalistes rameutée sur le seuil de son domicile lui annonce que, ça y est, cette fois l’académie suédoise lui a enfin décerné le Nobel, posément elle se déleste de son cabas de provisions et lance : « quinte flush… », l’air de pousser son dernier soupir. C’est qu’auparavant la petite flotte aéroportée de reporters aura tenu à chanter les louanges de ses nombreuses luttes littéraires.
Cette pancarte qu’on lui colle sur le dos depuis ses débuts l’agace. Doris Lessing, auteur féministe, écrivaine à la pointe de tous les combats, politiques, sociaux et intellectuels ? C’est en partie vrai et à la fois totalement faux. Qu’on lui donne la parole et cette vieille grand-mère indigne vous répondra : « Je décris des situations. Je suis écrivain, c’est tout. » Son engagement consiste à enregistrer les moindres secousses de la société. La seule leçon littéraire de Mme Lessing c’est qu’il est tout à fait admis de penser faux pourvu qu’on pense par soi-même. Et si on parvient à faire vaciller les idées reçues sur leur socle de plomb, n’est-ce pas le seul prix à payer pour écrire « vrai »?
Elle a plaqué l’école à quinze ans puis enchaîné les boulots, surtout découvert les grands classiques en autodidacte, s’est mariée une fois à un fonctionnaire, puis une seconde à un communiste juif allemand en exil, a quitté la Rhodésie pour gagner Londres après un deuxième divorce et ne cessera de mettre ses écrits en résonance avec les désordres du monde.
Une œuvre placée sous le signe de l’éclectisme. La première partie est parcourue par plusieurs cycles largement autobiographiques. Cette femme née le 12 octobre 1919 en Perse d’alors, l’Iran actuel est issue d’une famille modeste. Les Tayler ne sont pas riches et partent en Rhodésie, le Zimbabwe d’aujourd’hui, pour y chercher fortune. Doris s’inventera pour l’occasion son double romanesque : Martha Quest.
Sa plume va planer longtemps à l’empyrée sur les ailes rognées de L’Empire et rouler la Pax Britania dans la farine de manioc. Elle s’attachera ensuite à dépeindre la condition moderne des femmes, à témoigner de leurs expériences, à rendre compte de leurs aspirations nouvelles.
En 1962 paraît Le Carnet d’or. Doris Lessing est cette belle madone brune, visage potelé et de sa clope s’échappent de grandes idées libérales. Elle a trois enfants et débarque dans le Londres en ruines saccagé par les bombardements. Son premier manuscrit sera vite publié. C’est Vaincue par la brousse. Diablement moderne, Doris Lessing dont l’œil, curieux, scrutateur, se porte sur maintes choses avec une lucidité extrême, rompt avec le communisme après l’entrée des chars à Budapest. Son Carnet d’or s’apprête à bousculer les consciences féminines. Les consciences tout court.
Le personnage central du roman se nomme Anna Wulf. D’emblée plus qu’une parenté homonymique s’impose avec Virginia Woolf, celle qui évoquait cette forêt vierge, cette étendue de neige où nul oiseau n’a laissé son empreinte et que chacun, chacune en l’occurrence, porte en lui, en elle.
Cet espace vide à remplir faute de subir sa vie en creux, c’est d’abord l’angoisse de la page blanche endurée par Anna, écrivain qui vient de connaître le succès et en éprouve un vertige profond. Un vide. Le Carnet d’or s’articule autour d’un court roman classique qui met en scène deux femmes libres, deux artistes, Anna et Molly, toutes deux mères célibataires, autant dire deux femmes marginales pour l’époque.
Deux femmes entre elles, livrées au monde, qui parlent librement de leurs illusions perdues, politiques notamment, de celles qui perdurent vaille que vaille et les renvoient dos à dos à leur statut d’artiste. De cette condition difficile et précaire de l’artiste, elles discutent en nous montrant combien les choses se compliquent lorsque pour vivre leur art il leur a fallu mettre en pratique le conseil de Virginia Woolf, encore elle. « Pour devenir écrivain, une femme doit tuer l’ange au foyer en elle. »
Ce que nous dit Lessing relève de l’indicible, de l’inavouable, même encore aujourd’hui.
La liberté artistique relève de l’affranchissement le plus absolu mais induit un prix souvent coûteux, comme est immense le risque qui menace de vous transformer en monstre d’égoïsme. Peu de place dans ce constant entre vous et l’urgence d’une œuvre à mettre au monde, peu de place pour y intercaler quelque amour tant soit peu durable. Ce prix à payer revient en un mot à tirer un trait sur le bonheur de la vie conjugale. Lessing, avec Beauvoir mais de manière plus pernicieuse, pose la douloureuse question de l’expérience féminine dans le monde. Anna et Molly s’y frottent au quotidien et ça pique. Il faut sourire au spectacle de ces amants couards plus à l’aise au moment de théoriser leur pseudoliberté des mœurs et des plus réticents quand il s’agit de la mettre en pratique.
L’idée géniale du Carnet d’or, c’est d’avoir articulé autour de ce récit d’apparence classique le livre d’heures d’Anna, journal intime, fragments de plusieurs mini-romans intercalés comme des fiches dans le roman lui-même, roman à l’intérieur duquel s’opère comme un jeu incessant, soit une polyphonie sophistiquée de mises en abîme. Anna qui a quasiment renoncé à écrire de la fiction entreprend de coucher ses pensées et ses diverses expériences dans quatre carnets différents, chacun exprimant une facette de sa personnalité. Car Anna compartimente. Fractionne. Sa « libération » ne pourra survenir qu’une fois rassemblé son être en désordre. Au carnet noir, elle va confier ses souvenirs. Le rouge lui permet d’aborder ses idées politiques tandis que dans le bleu, elle s’autorise des jugements d’une rare pertinence à propos de son œuvre, le jaune servant pour l’essentiel à l’introspection. À marier avec autant de brio l’héritage des grands conteurs classiques aux techniques narratives les plus hétéroclites, Lessing parvient à composer une symphonie complexe et intime qui réconcilie tous les mondes.